Face à la flambée des prix du pétrole, le premier ministre français Sébastien Lecornu ouvre la porte à la création d’aides pour soutenir l’activité française à l’Assemblée Nationale. Des mesures épineuses en parrallèle de l’augmentation des dépenses militaires qui pourraient bien enfoncer sérieusement l’économie française dans un contexte budgétaire complexe.

Denis Cosnard

C’est devant l’Assemblée Nationale ce mardi 5 mai 2026 que Sébastien Lecornu a ouvert la porte à des aides pour soutenir l’activité face aux prix historiques du pétrole. La formule du premier ministre français reste toutefois aussi précise que floue. « Désormais, il va falloir changer d’ampleur et d’échelle » assure-t-il. Mais de nombreuses questions restent en suspens : quand, comment, à quel coût ? Ce qui est certain, c’est que le gouvernement s’exprimera « en début de semaine prochaine » selon la promesse du chef du gouvernement. Car si tout demeure nébuleux aujourd’hui, le cap, lui, n’en reste pas moins clair : l’exécutif juge nécessaire de muscler nettement les aides aux victimes du choc pétrolier en cours. Quitte à compliquer une équation budgétaire déjà ardue.

Zéro pour cent. La croissance nulle au premier trimestre, dévoilée le 30 avril par l’Insee, semble avoir provoqué, ou accéléré, un basculement politique. En début d’année, le gouvernement avait encore engrangé quelques bonnes nouvelles. Malgré les droits de douane imposés par Donald Trump, l’économie tricolore avait plutôt bien résisté en 2025. Les recettes fiscales avaient été meilleures qu’attendu. Le déficit avait diminué plus vite que prévu. De quoi rendre crédibles les objectifs de croissance et de déficit fixés pour 2026.

La croissance nulle au premier trimestre 2026 en France. Source : Insee

Mais, en février, tout est balayé. L’offensive israélo-américaine en Iran crée la panique. Puis le cessez-le-feu, conclu le 8 avril, fait redescendre les cours du pétrole, et renaître l’espoir d’un apaisement durable. Peut-être cette guerre ne va-t-elle constituer sur le plan économique qu’une malheureuse parenthèse, veulent alors croire certains.

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Un tel vœu paraît aujourd’hui irréaliste. « Nous ne sommes pas loin d’un risque de reprise des combats », a reconnu Sébastien Lecornu, mardi, en réponse à une question du chef de file du groupe MoDem à l’Assemblée nationale, Marc Fesneau. Alors que le très critique détroit d’Ormuz demeure bloqué, les stocks mondiaux de pétrole se rapprochent de leur plus bas niveau en huit ans. « Les risques de pénurie les plus immédiats concernent les matières premières pétrochimiques et le kérosène », avancent les analystes de Goldman Sachs. Sur les marchés financiers, le baril de brent de la mer du Nord est remonté à 110 dollars et au-delà, soit 45 % de plus qu’en début d’année. Aucune chance que les prix à la pompe retombent rapidement à leur niveau d’avant la crise.

L’économie française, qui tournait déjà au ralenti avant la guerre, risque donc de patiner sérieusement. L’activité pourrait rester « atone » au deuxième trimestre, « rendant très improbable l’objectif de croissance de 0,9 % qui a été retenu par le gouvernement pour 2026 »,écrit l’économiste Anthony Morlet-Lavidalie (Rexecode) dans une note publiée lundi. Selon lui, le produit intérieur brut du pays pourrait plutôt progresser de 0,7 % cette année… sous réserve que le détroit d’Ormuz rouvre avant l’été. Sinon, quelques mois de récession n’auraient rien d’impossible.

Pas d’aides financières pour les particuliers

D’autant que l’onde de choc créée par le conflit commence à se propager dans l’économie. Après les gros consommateurs de gaz, de pétrole et de carburant, premiers touchés, la hausse des prix ne peut qu’atteindre la pétrochimie et ses nombreux clients, les engrais, donc les agriculteurs et l’industrie agroalimentaire, etc. En France, l’inflation est déjà passée de 1,1 % sur un an en février à 2,5 % en avril, en données harmonisées européennes.

Panne de croissance, début de choc pétrolier, hausse des prix qui s’étend comme une tache d’huile… Pour Matignon, il n’est plus possible de miser sur une accalmie rapide. « La géopolitique est rentrée dans le réservoir de carburant des Françaises et des Français, et ne va pas en sortir maintenant », a résumé Sébastien Lecornu devant les députés. « On entre dans une phase nouvelle, commente un de ses conseillers. Elle nécessite d’analyser en détail les canaux de propagation de la crise, d’identifier précisément les nouveaux secteurs touchés, et l’ampleur du phénomène. C’est là-dessus que l’on travaille. »

Contraint par un déficit public et une dette parmi les plus élevés d’Europe, le premier ministre a jusqu’à présent tenu très serrés les cordons de la bourse. Aucune baisse de la fiscalité, contrairement à d’autres pays et malgré les demandes de partis comme le Rassemblement national. Quelques aides ont bien été décidées, mais seulement pour une série de professionnels qui risquaient, sinon, de se retrouver en grande difficulté : pêcheurs, agriculteurs, routiers, puis 3 millions de Français utilisant beaucoup la voiture pour leur travail. Personne n’a encore rien reçu. Les premiers virements devraient être faits cette semaine. La facture des mesures annoncées est estimée à 380 millions d’euros, et 470 millions en incluant l’extension du chèque énergie et le prêt Flash Carburant.

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A combien le « changement d’échelle » évoqué mardi portera-t-il la note ? Aucun chiffre ne circule encore. « Le coût va augmenter, c’est évident », admet-on simplement à Matignon. Tout dépendra des mesures prises. Seule certitude : à ce stade, il n’est pas question de distribuer des aides aux particuliers. Il s’agit plutôt de soutenir l’activité des entreprises, d’aider « celles et ceux qui travaillent », selon Sébastien Lecornu. Bref, d’éviter des faillites en série, une récession et une forte remontée du chômage. Même pour les professionnels, les dispositifs vont demeurer « ciblés », secteur par secteur.

Une situation qui alourdit les dépenses françaises

L’heure n’est plus au « quoi qu’il en coûte » mis en œuvre lors de la pandémie de Covid-19. C’est que, depuis, les caisses de l’Etat se sont vidées. Et que la crise actuelle les vide encore. La hausse des prix des carburants a certes suscité des recettes fiscales supplémentaires de 270 millions d’euros en mars selon France Info. Mais, en avril, les recettes ont au contraire baissé de 77 millions. Le cumul sur deux mois – 193 millions d’euros – est loin de couvrir le coût des aides annoncées.

Surtout, la guerre alourdit les dépenses militaires de la France, ainsi que le montant des intérêts à payer sur la dette. Les taux d’intérêt imposés par les investisseurs qui prêtent à l’Etat sont montés en flèche. Certaines obligations sont, en outre, indexées sur une inflation en forte hausse. Résultat : au premier trimestre, la charge de la dette a augmenté de 1,6 milliard d’euros, soit un bond de 37 %.

Au total, Matignon évalue à 6 milliards d’euros le coût de la guerre sur les finances publiques sur l’ensemble de l’année. Pour tenir malgré tout son engagement de baisse du déficit, Sébastien Lecornu a annoncé qu’il allait « mettre en réserve » , voire annuler, des crédits d’un montant équivalent : 4 milliards d’euros côté Etat, 2 milliards côté Sécurité sociale. Quels ministères vont trinquer, quelles dépenses sociales vont être réduites ? Le détail des économies à venir avait été promis dans la semaine. Mais les arbitrages n’ont pas encore eu lieu, et les annonces seront sans doute retardées. Il est toujours plus facile de dévoiler des bonnes nouvelles que des mauvaises.

Denis Cosnard

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